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24.03.2008
Instant volé

Sur le quai, on cherche le wagon des yeux, alignement de ventres métalliques happant les âmes en transit. Dix-sept. Forcément, c’est le dernier. Je grimpe, le cœur un peu pincé d’interrompre une conversation que j’aimerais prolonger, là, maintenant. On devient je fois deux, le temps joue au con parfois.
Place vingt-sept. Tout au fond. Ou tout devant, ça dépend du sens. La valise à bout de bras, ho hisse, mon cul se pose enfin sur le velours rouge déteint du TGV et j’attends, patiente et curieuse, de découvrir qui le destin a choisi de me proposer comme compagnon de route.
Bientôt, il se présente. Il ou elle, mes yeux se contredisent. La jambe, sous le tissu tendu du jeans, est allongée, fine, sans nœuds. Une jambe de femme, en déduisent-ils. L’attitude du corps, néanmoins, traduit une énergie sèche, virile. Mon flair perçoit l’homme. Le beau visage, encadré par des cheveux lisses et blonds, emprisonne deux yeux posés sur un lit de rides dont le soleil semble être le seul fautif. Le reste est sans artifices et sans âge. Les mains ne trahissent pas leur propriétaire, car si les doigts sont longs et fins, les ongles cassés et la rugosité apparente de la paume évoquent un goût pour le travail manuel.
On se salue sans son. J’aime ignorer la musique de sa voix. J’aime l’idée d’être assise à côté d’un lutin androgyne, d’un être originel. Je ne sais pas pour quelle raison, cette constatation me rassure. Nous plongeons chacun dans un sommeil où nos rêves ne s’importunent pas.
Une envie pressante me ramène désagréablement dans le wagon dix-sept. Je tends les jambes, un « pardon » au bord des lèvres, mais un regard sur ma gauche retient l’excuse. Je serre les fesses, décidée à ne pas perturber les songes de l’ange endormi. Je décide de tromper la nature par la lecture, ça fonctionne un peu. Quelques pages plus tard, la main sans âge aux ongles courts se met à courir sur le circuit rond de l’Ipod terré sous elle. Sursaut de l’Être relié au boîtier, la musique explose au fond des tympans assoupis. Zazie fait le tour de la question et j’en profite pour déranger l’ensommeillé.
Bientôt quatre heures qu’on roule à l’envers. Une voix, sortie du néant, nous octroie une mini pause bienvenue lors d’un arrêt programmé. Quelques passagers, dont je fais partie, en profitent pour plonger sur le quai, en quête de nicotine. Les pieds dans la neige et la clope au bec, je remarque sans surprise que l’ange nous a rejoints, un cylindre blanc vissé aux lèvres. D’autres parias se pressent autour de nous. « Sprechen Sie deutsch ? », nous apostrophent-ils. La bouche au mégot articule un « Non, désolée » aux accents féminins. Sous la peau frémissante de son cou, aucune pomme d’Adam ne prend l’ascenseur. « Femme, donc », me murmure une voix intérieure, tandis que je tends d’une main les cigarettes qu’on quémande, en refusant de l’autre la pièce proposée en échange.
Un sifflement sans appel nous intime à regagner nos places. Chacun souffle une dernière volute, à cheval entre le quai et le train. En rang d’oignons, les fesses gelées réintègrent les formes chaudes des sièges qu’elles viennent à peine de quitter. Quelque chose a changé, j’ignore pourquoi. Un peu comme si jusqu’alors mes sens m’avaient temporairement quittée et revenaient à présent en force. J’entends à nouveau : un bel exemplaire de gros lourd s’amuse à roter aux côtés d’une jeune fille hilare, en détaillant par le menu, suffisamment fort pour que tout le wagon en profite, ses exploits de la veille, tandis que la belle ponctue son récit de spasmes hystériques qui me giflent les oreilles. Devant se déroule un vrai jeu de baffes, joutes fraternelles, rires mélangés à des cris de douleur exagérés. Plus loin, des parents grondent. D’autres cherchent à retenir des bambins fugueurs aux couches odorantes. L’odeur, d’ailleurs, me frappe encore plus que le vacarme ambiant. Mélange d’urine, de merde, de bouches fatiguées, de transpiration et de diverses fragrances parfumées, le brouillard de senteurs ne trouve pas de repos, ni d’échappatoire.
A mon côté, l’Ipod joue volume maxi. Je cherche mes pages : encore quinze minutes. L’ange s’est envolé. Je me mets à espérer : peut-être en croiserai-je un autre, jeudi.
01:40 Publié dans En passant | Lien permanent | Commentaires (15) | Envoyer cette note | Tags : train, tgv, androgyne, voyage, rail



