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29.05.2008
Le Feuilleton 5

Episode 5
Leur vie maritale se déroula sans trop ni trop peu de heurts, parfois bercée d’une douce monotonie qui énervait souvent Marthe et dont elle se souvenait aujourd’hui avec mélancolie. La monotonie avait cela de bien qu’elle s’installait, durait, allongeait les journées, prenait ses aises, occupait la place. Ni Daniel, ni Marthe ne l’avait vue s’immiscer dans leur couple. Ils la remarquèrent un beau jour à leur table, dans leur assiette, couchée parmi les plats mille fois préparés. Puis elle les rejoignit sur le canapé du salon, serrée entre eux deux, devenus avec le temps des spectateurs muets d’émissions télévisées, avalant les pixels comme des plats surgelés, pré-régurgités, sans déguster, berceuse pour petits vieux, s’échangeant pour seuls mots : « Mets plus fort, j’entends rien ! » Enfin, elle finit par les rejoindre au lit. Elle remplaça le désir par l’habitude, la découverte par le déjà-vu, l’excitation par la fatigue et réussit à donner des migraines à Marthe pour la première fois de son existence.
Marthe aurait dû se réjouir alors, de la voir décamper. Quand Daniel fit le grand saut, un pied dans le vide et l’autre recroquevillé sous sa vieille jambe translucide, entravée par les draps humides de transpiration et d’urine, il emporta avec lui Miss Monotonie, coincée sous la peau pendante de son biceps squelettique. Désormais seule, Marthe regrettait les heures à espérer que quelque chose se produise, un événement susceptible de changer son quotidien pesant, sous l’œil goguenard de l’indésirable invitée. Elle comprit à la mort de son mari que le changement n’avait pas que du bon. Et qu’une vie ankylosée par les habitudes valait mieux qu’une danse interminable au bras de la solitude. Elle évita par deux fois le baiser mortel de sa partenaire de valse, renonçant à la dernière minute d’avaler les cachets libérateurs. La première fois, ce fut un cri de femme en pleine nuit qui la détourna de son geste fatidique. Laissant tomber le verre et les cachets qu’elle s’apprêtait à ingurgiter, elle se précipita à la fenêtre de son salon. Dehors, une femme appelait à l’aide : son compagnon gisait sur le sol, pris de convulsions. Crise d’épilepsie, supposa Marthe. La musique émanant du restaurant résonnait si fort qu’aucun des habitués ne semblait les entendre. Marthe ouvrit sa fenêtre à la volée, cria à la femme de placer l’homme sur le côté et de lui tenir la langue. Ensuite elle téléphona au Docteur du village qui se déplaça aussitôt. Sa réactivité, lui avait assuré la femme le surlendemain alors qu’elle lui apportait un présent, avait sans doute sauvé la vie de son ami. « Et votre ami, la mienne », songea silencieusement Madame Banay.
La seconde fois, elle choisit d’organiser son envol un jour d’orage. Partir en pleine révolte de l’Eternel lui paraissait infiniment poétique. Elle chantonnait tout en préparant son pique-nique mortel. Cocktail d’antidépresseurs et autres tranquillisants, coupe en Crystal pour vin rouge millésimé. Elle s’offrit le luxe de revêtir une robe en soie et ses plus beaux bijoux, pour ne pas qu’on ait besoin de la changer lors de la préparation mortuaire. Elle avait songé à tout, rangeant la moindre parcelle de son logement, triant ses papiers, laissant un mot à l’attention du croque-mort pour la liquidation de ses biens, ainsi qu’une liasse de billets pour le règlement de ses funérailles. Enfin prête à réciter ses vers, elle s’aperçut qu’elle avait omis de relever son courrier du jour.
Bien décidée à ne rien laisser traîner, elle enfila un châle et entreprit de réparer l’oubli. En remontant les escaliers pour rejoindre son appartement et son funeste destin, elle compulsa machinalement son butin. Soudain, elle s’arrêta net et laissa choir son fessier sur une marche. Parmi les factures et les catalogues publicitaires se trouvait une lettre manuscrite, écriture bleue, ronde, dont l’encre semblait floutée par endroits, comme si elle avait été mouillée. « Encore une erreur de ce maudit facteur », constata-t-elle en lisant l’adresse. Il avait confondu « Marthe Banay » et « Mary Banarth », la petite étudiante canadienne installée depuis peu dans un des appartements du bâtiment 73. Assise sur le béton froid, Marthe tournait et retournait l’enveloppe entre ses doigts. Impossible de signifier l’erreur au postier, puisque ça l’obligerait à sortir et forcerait l’interrogation sur son habillement. Impossible également de détruire la lettre. Ce ne sont pas des choses à faire. Puis, à la retourner encore et encore, Madame Banay sentit poindre en elle un sentiment de curiosité impatient, tenace, avide. « Oh, et puis après tout », se dit-elle « c’est pas demain que j’aurai encore l’occasion de lire une vraie lettre. » Succombant à son désir de savoir, elle arracha l’enveloppe et libéra le message.
A suivre...
21:40 Publié dans Le Feuilleton | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note




Commentaires
Mmm, goûteux cet épisode . Je reprendrais bien un petit Prosac.
:-)
Ecrit par : Marie-Catherine | 30.05.2008
Contente que ça te plaise. On va entrer dans le vif du sujet, maintenant que la personnalité de la dame est plus ou moins posée.
Ecrit par : Marie | 30.05.2008
Curiosité aiguisée aussi... Vite, la suite!!!
Ecrit par : Kiki | 30.05.2008
ben faut que je l'écrive...
Ecrit par : Marie | 30.05.2008
Au boulot, on attend :) ! C'est vraiment super...
Ecrit par : Sophie | 01.06.2008
Je découvre votre blog, suite à l'une de vos visites sur le mien. Il faut que je rattrape mon retard et vous lise en détails. J'ai, donc, du pain sur la planche...
A bientôt.
Ecrit par : Stéphane Laurent | 02.06.2008
@ Stéphane Laurent : Bienvenue, et bon voyage dans les archives poussiéreuses de mes tiroirs !
Ecrit par : Marie | 02.06.2008
@ Sophie : Merci ! Je vais m'y remettre, mais je fus très occupée ces derniers soirs ;-)) !
Ecrit par : Marie | 02.06.2008
Comme les autres, je retiens mon souffle, j'attends la suite !
Ecrit par : Filleke | 05.06.2008
je m'y mets !
Ecrit par : Marie | 06.06.2008
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