« Le livre initiatique | Page d'accueil | Le Feuilleton 7 »
06.06.2008
Le Feuilleton 6

Episode 6
Mary,
Ma chère petite Mary. Plusieurs fois, j’ai voulu t’écrire. Plusieurs fois, j’ai raccroché avant même d’entendre ta voix dans le combiné. C’est pas tant que j’avais peur de la facture de téléphone. J’ai tellement de peine à trouver les mots justes. Je ne suis qu’un homme, pas le meilleur. Juste un père, un vieil homme qui ne sait pas dire les choses. Mais ça, ma fille, tu le sais déjà, puisque tu es partie. Je pourrais t’expliquer, mais ce serait trop long, et puis c’est pas le moment.
Je regrette aussi de t’avoir crié que tu brisais le cœur de ta mère et que tu te comportais comme une ingrate. C’était idiot.
Maman m’a donné de tes nouvelles. Il paraît que tu te portes pas trop mal, que ton ventre s’arrondit un peu. Elle s’inquiète, parce que bientôt tu ne pourras plus cumuler les études et un job de fin de semaine dans un bar. Elle pense que c’est pas bien pour le bébé, d’être trop debout. Quand j’y réfléchis (non, attends que je termine avant de t’énerver encore), je trouve quand même que le « père » de cet enfant devrait participer, au moins financièrement. Quand même, vous étiez deux. Je comprends que tu préfères ne plus rien avoir à faire avec lui, vu comment il t’a traitée quand il a appris. Même, je suis un peu fier : tu me ressembles plus que tu crois. L’amour-propre, c’est tout ce qui reste quand on a plus rien. Alors, imagine combien je tiens à toi, puisque je rends les armes. Je refuse de me battre contre toi, je préfère qu’on se batte ensemble. Mon bébé, c’est toi. Je ne peux pas te laisser tomber (dis pas que j’ai essayé, parce que c’est faux, j’ai vraiment regretté mes mots quand t’es partie, aussi avant. Je les ai regrettés au moment où ils sortaient de ma bouche, parce que je me suis rendu compte que j’étais pas meilleur que le fils de chien qui t’a abandonnée après t’avoir, enfin…), alors c’est normal que tu veux pas laisser tomber le tien.
Tu sais qu’on n’est pas riches, mais avec ta mère, on a décidé de vendre des choses qui traînaient et qu’on n’avait pas forcément besoin. C’est pas beaucoup d’argent, mais ça te servira peut-être un peu. On a déjà fait le change à la banque, en monnaie suisse. Pour pas que les postiers trouvent l’argent, j’ai collé une deuxième feuille au dos de celle-là, et j’ai glissé les billets entre les deux, alors tu ne dois pas jeter cette lettre. Comme ça, tu pourras acheter du matériel pour le bébé, ou alors un billet d’avion pour revenir à la maison. Tu choisis, c’est à toi.
Mary chérie, je dois encore te dire une chose difficile. Maman, elle te raconte pas tout au téléphone, parce qu’elle veut te ménager, à cause du bébé, et parce que je t’ai crié que tu lui brisais le cœur, alors que c’était faux. Elle était déjà malade quand j’ai dit ça. C’était pas malin de te l’avoir caché. Mais ça va pas mieux. Alors, si tu veux revenir, peut-être que ce serait bien aussi de pas trop attendre.
Je t’aime, ma fille.
Papa
Madame Banay glissa un ongle entre les deux feuilles et dégagea délicatement une ouverture, pour apercevoir les billets. On y avait caché deux-cents francs suisses. Deux-cents malheureux francs suisses ! Qu’imaginait-il, ce père ? Qu’un billet d’avion pour le Canada coûtait deux-cents francs ? Qu’on paie son loyer avec deux-cents francs ? Madame Banay secouait la tête et soupirait à tous les Dieux, en remontant les escaliers, la lettre parfaitement repliée dans sa main. Et puis, dire à cette petite que sa mère était malade, alors qu’elle n’avait pas les moyens de prendre l’avion, voilà une excellente idée, voilà une histoire qui n’allait pas la poursuivre à vie, pour peu que sa mère décède avant qu’elle ne trouve suffisamment d’argent. Marthe dodelinait toujours de la tête tandis qu’elle se dirigeait vers son armoire. Ah, ça, pour être maladroit, il était maladroit ! Sûrement que la petite allait devoir abandonner ses études à cause de l’argent à dénicher. Ou trouver un travail qui rapporte plus, rapidement ! Elle marmonnait, outragée, en ôtant son vêtement de soie au profit d’une robe de coton. Elle pestait encore, maudits hommes, en enfilant son manteau de velours. Elle râlait à tout va en empoignant son parapluie. Pourtant, c’est sans aucun commentaire, ni hésitation, qu’elle saisit la liasse de billets préparée à l’attention du croque-mort et la fourra entre les deux feuilles.
12:20 Publié dans Le Feuilleton | Lien permanent | Commentaires (12) | Envoyer cette note | Tags : roman, épisode, feuilleton, littérature, écrit, écriture, à suivre




Commentaires
Oh, oh, oh, Madame Banay serait-elle moins antipathique que je ne l'imaginais ?
Ecrit par : Marie-Catherine | 06.06.2008
Madame Banay ne fait donc pas qu'observer les gens, elle influe aussi sur le cours de leurs vies... Merde, pourquoi j'ai pas de vioque à côté de chez ouam pour venir tapisser mes missives de biftons ?! ;)
Ecrit par : Kiki | 06.06.2008
Je suis le feuilleton avec passion et impatience !
Un grand bravo !
Ecrit par : Elsa | 07.06.2008
Ok, je prête mon courrier à la voisine si elle me rembourre l'enveloppe... Quoique... non !
Très touchante lettre du père, plus vraie que nature. Bravo. C'est vraiment très agréable, cette histoire de feuilleton. Sauf qu'on marine entre deux épisodes.
Bizz
Sophie
Ecrit par : Sophie | 07.06.2008
Merci !
La suite suit (hum). Pas d'autobiographie, hein, les filles! Personne n'a rembourré mon courrier non plus, manque de bol...
Ecrit par : Marie | 08.06.2008
... qui, de Marthe ou de Mary, va prendre la meilleure part? Qui va discuter avec Jésus? Qui fera le ménage? Cela, sachant que tout cela est essentiel? Et surtout, c'est à quel moment que Lazare ressuscite?
Pas d'autobiographie, OK.
Ecrit par : Daniel Fattore | 09.06.2008
Bon, mais piquer du pèze, c'est plutôt l'affaire du Bon Larron, pour continuer dans la veine biblique. Cette impression se confirmera-t-elle?
Ecrit par : Daniel Fattore | 09.06.2008
Salut Daniel,
Dur, mon éducation religieuse est quasi inexistante... Besoin d'un cours d'appui....
Ecrit par : Marie | 09.06.2008
Rapidement donc: Jésus s'est retrouvé chez Marthe et Marie un soir, peu avant sa Passion; Marie a écouté son enseignement pendant que Marthe faisait la vaisselle, et a fait une remarque. Par ailleurs, toujours chez les mêmes, Jésus a fait un prodige consistant à ressusciter Lazare, alors qu'il était déjà en train de pourrir dans son tombeau.
Le tout se trouve dans Saint Jean, qui raconte mieux que moi: http://fr.wikisource.org/wiki/%C3%89vangile_selon_Jean#Jean_11
Aussi chez Saint Luc:
http://rene.cougnaud.free.fr/femmesdelabible/Fiches/Marthe_et_Marie.html
Quant à la coïncidence entre les prénoms, elle avait de quoi m'interpeller.
Ecrit par : Daniel Fattore | 09.06.2008
????
Ben, je commence à croire que je suis douée d'un sixième sens. Niveau coïncidences, ces temps, je nage à fond dedans...
Mais en tant que réformée, l'éducation religieuse selon Marie, ça me passe loin dessus. Le dimanche matin, moi, je vais aux champignons...
Pour le choix des prénoms, et afin de crédibiliser l'erreur du facteur, Mary se rapprochait plus de Marthe que Gertrude (y a une Gertrude dans la Bible ??? )
Enfin, merci à toi Daniel, de parfaire à ma culture religieuse ! Et désolée, mais ton homonyme ne rescuscitera pas !
Ecrit par : Marie | 09.06.2008
Non, mais plusieurs saintes portent ce nom.
Plus par ici, même si ce n'est sans doute pas complet:
http://fr.wikipedia.org/wiki/Gertrude
Quant à mon homonyme,... on peut toujours le faire hanter le récit!
A propos de feuilleton, je m'étais fendu d'un bout de texte chez Leo Scheer. Il faudra que je prenne le temps de remettre ça (donc de relire tous les épisodes).
Ecrit par : Daniel Fattore | 09.06.2008
Oui, je l'avais lu et l'avais trouvé très drôle, comme toujours ! il y a eu peu de nouvelles contributions, donc pas trop à lire... J'attends sur ta contrib', vois si tu repères les miennes !
Ecrit par : Marie | 09.06.2008
Les commentaires sont fermés.