« 2008-05-15 | Page d'accueil | 2008-05-19 »

16.05.2008

Le Feuilleton 3

Episode 3



Elle en avait tant d’autres en travail, méritant un dénouement rapide. Seulement Madame Banay se refusait à l’erreur. Elle préférait retarder l’échéance de ses actions plutôt que d’intervenir trop vite dans une histoire encore verte. Avant d’agir, elle patientait jusqu’à la parfaite maturité des dossiers : adultère, vol, tromperie, alcoolisme, toxicomanie, abandon des devoirs parentaux, élèves pratiquant l’école buissonnière, les sujets à traiter ne manquaient pas. Parfois, Madame Banay se demandait si la faute incombait au changement d’époque, ou si simplement elle-même devenait plus observatrice avec l’âge. Lucide sur sa situation, elle finissait par admettre avoir développé cet intérêt maladif pour son entourage au moment précis où Monsieur Banay avait cessé de ventiler ses poumons, l’abandonnant à sa condition de veuve, sans chats, sans oiseaux, sans enfants.

Elle s’était réjouie à maintes occasions de sa chance, bien des années plus tôt, de pouvoir forniquer gaiement sans en subir d’ennuyeuses conséquences, à cette époque où le mot Sida ne punissait pas encore les adeptes de l’amour non protégé (et pour peu qu’on évitât avec soin les potentiels partenaires affairés à se gratter l’entrejambe avec acharnement). Joie doublée d’un soulagement intense parfois. Elle avait béni son ventre vide, à chaque fois qu’un maladroit s’était oublié au moment crucial, transformant les jours qui la séparaient de la délivrance menstruelle en cauchemars emplis de nourrissons criards.

Cependant, elle avait déchanté rapidement lorsque ses efforts, joints à ceux de Monsieur Banay, restèrent vains à leur fournir une descendance. « Ainsi va la vie », avait-elle fini par accepter, « On est puni par là où on a péché. Bon sang, si on m’avait dit plus tôt que j’étais stérile, j’aurais pu m’éviter bien des douches vaginales. Sans parler des kilos de betteraves rouges que j’ai avalés, histoire de faire débarquer les Anglais ! »

Depuis ses vingt ans, Madame Banay nommait sa période de menstruation « Les Anglais », par association d’idée à l’uniforme rouge des troupes britanniques du dix-neuvième siècle. Avant d’opter pour la Grande-Bretagne, elle disait « attendre Nicolas », du prénom d’un lointain cousin à la chevelure rousse. Madame Banay, qui à cette époque n’était encore que la jolie Marthe, cessa de comparer le flot rouge et visqueux de ses règles aux cheveux du garçon, le jour où le vrai Nicolas ne s’est plus fait attendre, et se révéla même plutôt efficace en entretien.


A suivre...